Tout est Archipel - Sarah JALABERT, juin 2021

Tout est archipel

Inspiré de l’exposition de Thierry Pertuisot Galerie Victor Sfez, Paris, Place Dauphine


Et alors, là, tout était possible.
C’était cela qu’au fond de notre vertige nous voyions : pour nous, tout était possible. Et c’était toujours l’été et nous ouvrions jusqu’en bas toutes les fenêtres de l’auto. La poussière ne s’engouffrait pas, seuls les tourbillons lents de vent tiède et les scintillements d’argent de la mer partout à l’horizon venaient danser dans l’habitacle. C’était la Grèce, c’était la Crète.

Et nous dansions chaque jour un nouveau soleil. Tu croyais que le soleil n’avait qu’un visage !, m’avais-tu lancé à peine levé le premier jour, et voilà qu’il en a mille !
La lumière était si belle, toujours la même, à ce point vibrante d’éternité qu’elle se renouvelait à chaque instant ; jamais l’olivier devant la maison au seul rez-de-chaussée ne donna la même ombre. Et toujours nos ombres, sœurs des pierres et des fusains, filèrent avec les serpents entre la rocaille pour nous revenir autres, plus vieilles et plus vives, plus dociles aussi, avec une indulgence gagnée sur le jugement contre nous- mêmes. Et nos ombres lançaient des éclats pourpres, vers le soir, quand tout devenait rouge et qu’alors le silence inscrivait en nous le sentier vers l’inviolable.

Je ne me souviens pas de la première nuit en terre crétoise. Je sais, cela semble impossible. Mais c’est le genre d’impossible qui entre dans le Tout-Possible. Chaque fois que j’essaie de retrouver notre première nuit, c’est la scène d’une après-midi sous un soleil de plomb qui me revient ; celle où dans l’auto j’ai crié : - Arrêtes-toi ! Tu as été si surpris que tu as pilé dans un épais poudroiement jaune. Je suis sortie de l’auto – mais d’où tenions-nous cette auto ? Et pourquoi est-ce toi qui conduisais, alors que tu n’as pas le permis ? – j’ai quitté la piste qui tient lieu de route, je suis passée sous la clôture et je me suis approchée de l’âne qui ne pouvait plus bouger. Il avait fait tellement de fois le tour du tronc d’arbre couché auquel était attachée sa longe, qu’il était obligé de courber l’échine tant il s’était ficelé près de l’écorce ! C’est cette image qui me revient quand je recherche notre première nuit. Mais peut-être n’est-ce pas notre première nuit que je recherche, mais quelque chose au fond des pupilles horizontales de l’âne, capable d’embrasser dans son champ visuel toute la périphérie, quasi jusqu’à 360°. Des yeux cependant suppliant et pleins d’espoir. Alors j’ai commencé à le délivrer. J’ai dû tirer sur la longe et le rapprocher encore plus du tronc pour donner du mou, l’âne a lâché un faible braiment et j’ai commencé à désenrouler la corde qui était très longue. Je crois que tu étais médusé parce que tu n’es pas sorti de la voiture. Tu as assisté à la libération de l’âne depuis la place du conducteur, comme à un film. Après, tu as dit que tu as enregistré toutes les séquences, étapes après étapes, et tu as vu quand subitement j’ai eu peur de l’animal, parce qu’il avait regagné ses pleins pouvoirs, et tu as vu quand j’ai dominé ma peur et que la joie de l’animal s’est répercutée sur toute la végétation alentour dont les couleurs t’ont brusquement sauté au visage.


Ce jour, on a inventé une couleur, la couleur simultanée, qui est un ensemble de couleurs distinctes qui naissent simultanément d’un cri de joie. Un rassemblement de couleurs disparates, compatibles et incompatibles, né d’une soudaine félicité, voire d’une illumination. Et dans le rétroviseur, l’âne était gris, gris falaise et derrière l’âne- falaise, émeraude, bleu foncé et bleu clair, apparaissait la mer. J’ai eu envie de me baigner. Je l’ai dit. Bien sûr qu’il suffisait de dire pour que cela soit. L’âne a dit Délivres- moi, et nous sommes allés goûter la mer. Avec tout notre corps.

Les vagues. Les vagues ne viennent pas se briser sur les rochers ni lécher le sable fin des plages paradisiaques, les vagues viennent avec le ciel. Morceaux de mer et morceaux de ciel viennent à la rencontre des morceaux en nous. De tous ces nous en morceaux. Même si l’harmonie. Mon corps était blanc par-ci et bronzé par-là. Ma gorge était cuivre et mes seins ivoire. Il y avait un faune enturbanné dans le bleu de l’eau qui s’agenouillait devant un nuage, ou était-ce devant l’écume ? Tu avais un nouveau tatouage, j’ai demandé ça représente quoi ? Une étreinte, tu as dit laconiquement. Et tu es entré dans l’eau. Elle éclaboussa dès que tu as mis le pied en elle. Elle était bleue et violette, elle virevoltait autour de toi en grappes surexcitées, je me suis demandée si l’encre de l’étreinte ne s’était pas diluée en elle et puis réécrite en ivresse. Tu as dit, plus tard, dans la soirée, l’étreinte et l’ivresse, c’est la même chose. Non ?

Une baignade. Tu es entré dans l’eau le premier, je t’ai vu disparaître et réapparaître, ta tête, une boule noire baladée par les flots, et puis un bras que tu voulais savant nageur, et puis l’arrière de tes cuisses que l’eau ruisselante valorisaient et redessinaient plus musclées qu’elles ne sont, et puis ton maillot couleur chair, quelle idée ! Je ne l’ai pas fait exprès, sec il est beige, dès qu’il prend l’eau il se confond avec ma peau !, me crieras-tu entre deux plongeons, et tu ris et je t’adore. J’ai bu la tasse ! Je m’évertue à t’en informer : j’ai bu la tasse ! Parce que tu t’es mise à rire ou parce que tu m’adores ? Parce que j’ai soif ! Parce que l’origine de mon corps est ma soif.

Flotter. Le soleil m’éblouit. Mon visage brûle. Je dérive. Je m’éloigne des plages. Non, pas beaucoup, je ne joue pas avec le danger. Je plonge. L’effet rafraîchissant sur ma peau brûlante est immédiat, j’ouvre les yeux sous l’eau, je vois d’où vient la lumière mais je ne sais plus où est la surface de l’eau. Je ne sais plus où est le bas où est le haut. C’est avec cela que je joue. Au jeu de l’inversion. Ce n’est pas un jeu. Je le sais. Tout a été inversé ici-bas. Les mots et les couleurs : s’en servir pour remettre à l’endroit. Quel endroit ? Debout. Je suis debout dans l’eau, sous l’eau. Et je remonte en flèche. Sans rien faire. Et alors, là, l’inaction est le sommet de l’action. C’est cela l’endroit. Ma tête jaillit hors de l’eau. Quelle est la chose que je recherche en premier ? La côte ? Les affaires sur la plage ? Non. L’autre. Toi. En séchant à la vitesse de l’éclair, ton maillot dessine deux ovales parfaits sur tes fesses, une lagune sur chaque fesse entourée de sable. Tu marches en direction des serviettes de bain. Nos serviettes, deux damiers dans l’univers.

Mais tout était baignade. Nous avons roulé sur le sable. Les grains d’or se sont collés à notre peau et notre peau s’est décomposée en une alternance de miroirs et d’écailles, on ne savait jamais ce qu’il fallait quitter et ce qu’il fallait rejoindre, on le savait pourtant mais on remettait sans cesse en question, un jour il faudra partir, rentrer, mais on peut aussi partir de là-bas d’où l’on vient et rester ici, n’est-ce pas ? Tu as dit oui-non-oui-non-oui-non, et tu as étouffé le dernier oui ou le dernier non dans une étreinte qui m’a fait mal, dos au sol j’ai rejeté la tête en arrière, et en haut de la falaise l’âne nous regardait. Il nous voyait et il voyait en même temps la mer et en même temps je ne sais quelles herbes aromatiques et en même temps les oliveraies et les vignobles lourds de millions de grains de raisin.
C’est dans cette image que nous baignions. Et je n’ai plus eu mal.

On a pris le sentier escarpé et on est remonté vers les terres intérieures, chacun avec sa serviette sur l’épaule. Le crissement du gravier attirait les cris des faucons pèlerin, l’horizon était immense, vide, et peuplé ; et mon pied s’est pris dans une racine, j’ai glissé et tu m’as rattrapée par le bras et nous nous sommes enroulés l’un à l’autre en tombant pêle-mêle dans un festival de pourpiers, d’orchidées, de roquette, dans une odeur de fenouil, d’algues, de thym et de giroflées. Lianes parmi les lianes, enroulés dans une chute devenue tournoiement, nous baignions dans l’ivresse de la terre.

Seul ton sourire a émergé des couleurs et des parfums, découvrant tes petites dents nettes et gaies, un sourire tendre, un sourire... ô comme tout semble se mettre en suspens quand je m’apprête à employer le mot... Dans l’air, tout devient délicate vigilance... Un sourire heureux.

Tu m’as demandé si je me souvenais du nom du tableau que nous avions vu avant d’embarquer au Port du Pirée à Athènes. On n’en a vu qu’un seul?, ai-je malicieusement demandé, en référence à notre rapide visite au Musée de l’Acropole. Non, pas le Musée. Le tableau du gars qui peignait en plein air au pied du long escalier blanc en colimaçon, à l’abri juste en-dessous entre ombre et soleil, il passait de longues heures seul et silencieux et silencieux aussi quand des touristes faisaient halte, continuant à peindre ou non ; et tantôt quand d’autres voyageurs s’arrêtaient il se mettait à parler avec beaucoup d’enthousiasme et ses mains se démultipliaient en ailes battantes de tous côtés autour de lui, pour finir réunies quelques instants en intense prière, et puis se rouvraient, avançaient et se réchauffaient au feu du regard de la femme et de l’homme debout en face de lui, en face de son œuvre sur le macadam hellénique.

Il a demandé si nous allions vers les îles, si c’était vers les Cyclades que nous allions, j’ai dit Vers la plus grande des îles, la Crète... Oui, c’est ça, son tableau s’appelait quelque chose comme... Tout est île ? Non...
Tout est archipel ! Le peintre a presque crié en donnant le nom de l’œuvre comme une sentence, non par autorité, par émotion: regarde comme les lambeaux se métamorphosent sous la caresse du pinceau, regarde comme la déchirure est une île, regarde comme tout est archipel... Regarde, approche, sens les parfums de l’évanescence ! L’archipel bouge et se déplace, se forme et se déconstruit, ne dis pas qu’il n’y a d’odeurs que celles du térébinthe, de la colle et du charbon dans ma peinture, regarde, approche, sens !

J’ai approché et j’ai senti la pierre du haut monastère, celui qu’on atteindra quelques jours plus tard par la falaise abrupte et le sentier qui coupe par la vigne des ascètes. C’est la pierre de la fontaine d’où coule le vin !, m’a répondu le peintre, fou de joie et tout-à-coup d’une main il nous a présenté une grappe de raisin rouge foncé aux reflets presque noirs et de l’autre le blida, ce petit verre importé d’Algérie, de la ville de Blida ! Et la toile derrière lui flamboyait dans le soleil des mythes que nous ne détruirons pas, et la toile confirmait l’indestructible flamme sacrée d’où maintenant il avait l’air de surgir. Trinquons ! Trinquons à cette fête cachée au fond du silence ! Trinquons aux apparitions ! Trinquons à vous ! Mes amis... Vous..., comme c’est drôle, murmura-t-il soudain, vous êtes là... et vous me manquez... Dans Tout est archipel parut un noyau de ciel, et des flammèches d’eau.


Le ferry allait partir, et tu as dit Nous devons y aller. Le peintre a souri et le peintre m’a manqué aussi. Tu as ajouté A notre retour nous repasserons vous voir et nous achèterons la peinture ! Et le peintre a ri : Dans deux jours tu auras oublié jusqu’à son nom !

Au retour, il s’est passé tout autre chose. Raconte maintenant ! Non, ça vient plus tard. Il n’y a pourtant pas vraiment de chronologie ! Il n’y a pas de linéarité chronologique, c’est vrai, mais il y a un rythme. Cela ressemble à un assemblage de moments épars, mais le motif de cet assemblage demeure l’harmonie. C’est un éclatement dédaléen mais nous ne cherchons pas le Minotaure. Que cherchez-vous ? La couleur simultanée. Ou plutôt - selon ce qu’ébahis l’on découvrit plus tard grâce l’ancienne « union des Crétois », qui réussirent, au cœur de leurs divergences, à s’allier et se lever comme un seul homme tout en préservant leurs différences, magnifique et sublime peuple crétois offrant ainsi au monde l’origine du syncrétisme –, la couleur syncrétique.

Après la baignade, nous avons laissé les plages derrière nous et tourné le dos au scintillement de la mer avant qu’il ne décline, et nous sommes montés vers les villages. Sur quelques mètres, le long de la route farineuse, nous avons dû passer devant une enfilade de vaches avec leur taureau, il y avait des chèvres aussi. Aucun de ces animaux ne bougeaient, ils nous suivaient seulement du regard. Nous sommes passés tous les deux droits comme des i grecs, comme si on était du coin et de la partie. Les jambes en compote, les yeux mouillés, les cheveux collés au front, la langue collée au palais, l’un collé à l’autre. Côte à côte ou l’un derrière l’autre ? Epaule contre épaule pour avoir l’air plus gros, bien que les bovidés soient persuadés d’être plus petits que nous, beaucoup plus petits, dit-on. Ils nous voient en Hercule. Héraclès en grec. S’ils savaient. Tu crois qu’un jour ils sauront ? Tout est perspective. Tout est archipel. Et tu as vu comme la colle sent la sueur ?

Cependant, tu es de ceux qui traversent le vide sur une passerelle large comme le pied ; tu es un acrobate quand l’abîme est visible. Concentré, terriblement magnifié par ta concentration, tu braves la peur et l’attraction, tu fixes l’horizon même quand ta vue se segmente sous l’effet d’un trop-plein de fixité ; tu dis que ce n’est pas l’horizon que tu fixes mais le fait que tu as déjà traversé, que ton esprit est déjà de l’autre côté, bien au-delà du danger, en lieu parfaitement sûr. Mais sur n’importe quel terrain, chemin ou route de campagne, un seul petit caillou peut te faire tomber ; une seule inégalité du pavé, un seul akène venu d’un hêtre ou d’un tilleul peut te tordre la cheville, te faire trébucher et chuter. Et moi, je ne me précipite pas pour te retenir, j’éclate de rire. Enfant déjà, dès que quelqu’un se prenait les pieds dans le tapis et filait s’écraser la tête contre le mur en face, je me pissais dans la culotte. Et à la ville, d’où nous sommes partis, par fatigue, par maladresse, inadvertance ou distraction, tu n’évitais pas les petites chutes, vlan, tu tombais, et voilà qu’à chaque fois cela me faisait éclater de rire. Pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi. Une impulsion, un spasme dans mon ventre et la folie du rire était en moi. La soudaineté de l’événement, cette façon d’être comme alpagué par une main invisible et secoué comme un pantin avant d’être balancé dans le décor, oui, je me tordais de rire, et ton air stupéfait, désemparé et un peu idiot n’arrangeait pas les choses.

En nage, nous sommes arrivés au village tranquille. L’épicerie était ouverte, tenue par une vieille qui regardait la place depuis le seuil entre les lamelles de plastique coloré qui se balançaient à la moindre variation languide de l’air. Et le café, quasi vidé de ses tables toutes dehors, au soleil ou à l’ombre des lauriers, des figuiers et des platanes.


Les vieux jouaient au backgammon, ils jetaient les dés d’un mouvement de la main que la répétition avait rendu harmonieux, ils attrapaient leurs pions, petits palets ronds, avec le bout des doigts que l’on devinait légèrement insensibles et puis ils les replaçaient d’un geste enlevé comme s’ils en saupoudraient le plateau. De temps en temps montaient des rires, aussi tranquilles que la douce atmosphère où tout baignait. Des sourires nous ont accueillis, sans insistance. Nous avons pris place à une table en bois, chacun sur une chaise de couleur différente, la tienne était bleu clair, chaque fois que tu bougeais à peine il y avait ce ruissellement céruléen entre tes membres ; la mienne était couleur de chair. Couleur de chair ? Je ne sais pas comment décrire autrement cette couleur, rose-beige ? Non, non, cela existe bel et bien, on dit couleur rose-chair. Quelque part entre incarnadin et pêche, ma chaise, et maintenant je sais quelle couleur ondulait en éventail de figures au cœur des toiles du peintre exposées au pied du long escalier d’albâtre : la couleur cuisse de nymphe ! Une couleur un ton plus clair que le rose-chair de la chaise où je me suis assise ; les ombres dentelées du feuillage dansaient sur la table, la lumière virevoltait entre les feuilles des arbres sur la place calme et silencieuse, la poussière lançait ses étincellements de jade, les murs blancs blanchoyaient jusqu’aux crêtes des toitures liserées du bleu Patmos de la mer, les chemises à petits carreaux étaient soigneusement repliées au-dessus du coude des joueurs, les avant-bras tannés, radius et cubitus saillants comme des lames suivies du cri des enfants qui déferlaient en écumant de joie pour s’agripper aux bras des anciens et jeter un œil curieux sur l’étrange jeu de dés et de hasard - un tableau tout droit sorti de la cuisse d’une nymphe !

Tes yeux pétillaient, brillaient de tout ce qu’ils emmagasinaient, et cette brillance reviendra à chaque fois que tu évoqueras ce lieu et la magie de ce moment, qui perdura tant que la lumière du jour dura et au-delà, quand ils allumèrent les petites ampoules en guirlandes le long des gouttières aux premières vêpres, à chaque fois que tu raconteras : Là-bas, les enfants dégringolent des arbres sur les genoux des grands- parents qui jouent jusque tard dans la nuit. Et dans la nuit tes yeux chantaient en moi, là-bas tu sais, ils disent que l’enfant naît à l’instant où la femme rêve de lui. Et moi j’ai vu l’enfant rêver de toi et toi te diffracter à l’écho de ce rêve en moi.

Mais c’était l’heure de l’apéritif. L’heure de boire le retsina ou le muscat.
Sur la grande ardoise appuyée au mur du café étaient écrits à la craie les breuvages à disposition. Il y avait le mot Soda, quand le patron est venu nous voir j’ai demandé : C’est quoi un Soda ? Il a souri et puis il a rigolé en haussant les épaules et on a tous rigolé. Le patron a ramené deux verres d’un blanc doré qui se cuivrait selon les reflets, il a mis une main sur ton épaule et l’autre sur la mienne, si bien qu’on était reliés par l’envergure de ses bras ouverts. Nous ne parlions pas la même langue mais nous comprenions sa manière d’accueillir l’étranger et l’étrangère, de faire de nous des membres du corps de cette modeste assemblée de villageois baignant tranquillement dans une fin de journée belle et généreuse. Les rides autour de ses yeux se divisaient en étoile que chaque sourire accentuait, j’ai pensé que c’était celle d’où il venait quand j’ai vu les premières s’allumer dans le ciel crétois.
Et nous avons bu. Nous avons bu la fierté des hommes, nous avons bu la chaleur de la terre, nous avons bu l’effort des sarments et l’effort des cueilleuses, nous avons bu la grandeur de la Grèce et nous avons bu à son histoire, et nous avons su : nul berceau ne se peut pourfendre. Les temples ont laissé aux yeux des hommes l’image de la ruine, mais c’est leur regard qui ne va plus jusqu’aux dieux. Et nous avons vu dans les ruines le berceau dans sa lumière d’or. Et l’âne veiller l’enfant qui vient.


L’éventail de nous-mêmes s’ouvrait et tous les mythes qui furent nôtres nous séparaient et nous réunissaient, hachuraient en nous notre propre parole jusqu’au spasme, et nous étions ivres.
Nous recommencions ?

Non, nous commencions.
Et toi aussi, homme au visage étoilé, tu commençais.
Tu commençais la terre sous mes pieds, tu commençais l’étreinte qui jamais n’enchaîne nulle fermeture à l’ouverture. Et ma langue passait sur mes lèvres où commençait ma langue.

Le vin déliait-il les langues ou déchirait-il la censure sur les lèvres ?

Je voulais danser.

Souvent je voulais danser quand tu préférais rester attablé et laisser ton regard vaquer. Tu me disais : Vas-y, danse ! Je te regarde...
J’insistais. Viens, lève-toi, danse avec moi. Tu ne disais pas non, ton sourire le disait à ta place qui devenait observateur, qui te protégeait, dessinait la limite entre toi et moi, ou entre mon désir et le tien. Danser.

Et puis un soir, sur la grande terrasse d’un joli restaurant un peu chic, j’ai commencé à me balancer sur ma chaise. Quelle couleur la chaise ? Je ne sais plus. Toutes de la même couleur, blanches. J’ai commencé à me balancer puis à claquer des doigts et à remuer mes épaules d’avant en arrière et à monter sur une fesse puis sur l’autre, à crever d’envie de danser et tout le monde l’a vu ! Tous les clients attendaient que tu te lèves et que tu me prennes par la taille et tu n’as pas bougé. Aussi as-tu passé pour un idiot. Bien sûr que je n’allais pas me lever pour danser seule devant tous ces convives, qui tous allaient sur la piste de danse par deux, en couple ! Alors les gens ont commencé à nous regarder, d’invisibles nous sommes devenus terriblement visibles. Moi ondulant sur ma chaise blanche, toi définitivement immobile avec un sourire de marbre.

Comme tu pouvais te montrer obtus parfois ! Comme lors du retour – ah oui, je raconte ça maintenant ! C’est le moment le plus mal choisi pour raconter cet incident !? Tant mieux ! Au retour, voilà ce qui s’est passé : nous étions dans une chambre d’hôtel à Athènes et nous avions décidé de rentrer en France en car. Nous avions, il est vrai, dépensé tout notre argent. Plus à sec que nous à ce moment-là, faut le faire. Mais il restait de quoi préparer un pique-nique pour le voyage. Il restait surtout de la monnaie. Et tu t’es mis à compter et à recompter cette monnaie. On ne va pas passer notre dernière soirée en Grèce à compter ce qu’il nous reste !?, ai-je fini par m’agacer. Le ton est vite monté et puis cela a éclaté, tu m’as reproché d’être trop dépensière et moi je t’ai reproché d’être trop près de tes sous, tu as eu l’air abasourdi une demi-seconde et tout à coup tu as ouvert la fenêtre et tu as jeté tout ce qui nous restait d’argent. Exit le pique- nique. Interloquée, je le suis restée un chouia plus longtemps que ton abasourdissement, et finalement nous nous sommes retrouvés tous les deux penchés à la fenêtre à scruter la rue faiblement éclairée par les lumières nocturnes. Puis nous sommes descendus et nous nous sommes mis à la recherche de nos pièces perdues sans nous rendre compte que nous nous éloignions toujours plus de notre chambre à travers le labyrinthe des rues.

L’éclatement a-t-il créé le dédale ?


J’ondule et toi tu fais la statue. Quelque chose va éclater. Et on dirait que dans cette coquette guinguette nos spectateurs, dans notre monde inversé où ce ne sont plus les danseurs que l’on regarde mais le couple assis, attendent cet éclatement. Quelle forme va-t-il prendre ? Celui d’un labyrinthe duquel ce beau couple ne sortira plus, du moins pas sans avoir trouvé et tué le Minotaure... Mais nous ne cherchons pas le Minotaure, nous cherchons la couleur syncrétique. Alors tu as pris un blida, cul sec tu l’as descendu et tu t’es mis à siffler. A siffler, oui ! Un air de Chet Baker ! Aidé de tes mains, tu savais te servir de tes lèvres comme d’une trompette, et à défaut de faire le danseur tu as fait le trompettiste devant un public suspendu. Tout le monde était sous le charme, y compris moi. Le patron a coupé la musique et tu as sifflé longtemps, toute une chanson, tout le morceau How Deep Is the Ocean ? Et puis tu t’es tu. Tu as laissé planer quelques secondes de silence après les dernières notes, les dernières paroles de Chet qui finissent sur How high is the sky ?, qui l’auraient emporté sur tout tant elles étaient chargées de musique, de fête fragile, de nostalgie, de tendresse, de fraternité... ! Et enfin, tu t’es tourné vers moi. Sans rien dire. Mais tes yeux triomphaient, tu avais gagné la sympathie des hôtes, des consommateurs et des danseurs qui avaient basculé de ton côté. Et tu en jouissais.

Brusquement j’ai détourné les yeux, et j’ai vu le Bacchus à cornes. Mon regard est tombé pile, juste derrière une colonne, dans un angle à l’intérieur du restaurant, sur lui, le Bacchus à cornes représenté au fusain à traits rapides. Bacchus me fixait et son regard intransigeant étincelait. Il me défiait.

Je me suis levée. Lentement j’ai glissé vers le centre de la piste de danse. J’ai dansé. Seule. J’ai ondulé et mes ondulations devenaient des sentiers pour les étoiles descendues dans mes yeux et jusqu’au bout de mes ongles qui lançaient des étincelles nacrées. Le satin pourpre de ma robe éclaboussait les tablées de reflets lamés, et mon rouge à lèvres a tout empourpré en doubles traces sur les joues du temps qui tournoie ; alors dans le prisme de ton chant et de ma danse, tu t’es levé et tu n’as plus eu peur de tomber. Tu m’as rejointe dans un corps-à-corps où les déchirures passées et celles à venir sont les pistes où vient danser la lumière.

Dans ta gorge, les sanglots devenaient des grelots et dans la main de l’enfant les grelots devenaient des grappes d’avant le langage, les lentes et douces cascades où je reconnaissais tes premiers poèmes.

Maintenant je me souviens de cette nuit jusqu’en ses moindres nuances. La première nuit où nous nous sommes connus.


Sarah Jalabert, Paris, juin 2021

Tous droits réservés