Jean-Pierre VIDAL (2015)

L’arche du temps

Pourtant, cette arche demeure, que ne puis-je la faire voir à tous,
elle est chargée de toute la fragilité mais aussi de toute la magnificence du don humain.

André Breton, Arcane 17(p.56)


Grand orgue de pierre qui semble présider à des cérémonies d’ailes et de lumière, de cris et de becs, de silence et de plumes, le rocher envahit la vue, comme l’évidence réitérée de notre fragilité et de l’infinité de l’univers. Ce « calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur », comme disait Mallarmé de Poe, n’en finit pas de réintroduire le sacré dans notre monde désenchanté. Car il nous parle d’une éternité friable. Il évoque une masse où dans les plis du temps s’accroche un regard ébloui.

Déplier, déployer, déplisser ce temps de pierre, tel est le propos de Thierry Pertuisot qui nous offre, inventives et puissantes, des œuvres qui égrènent les « très riches heures » du rocher percé, comme, au Moyen-Âge les enlumineurs illustraient les textes pieux des seigneurs et des princes. Originaire de la Champagne, cet artiste dont la notoriété ne cesse de grandir depuis que la Chine, à son tour, l’a découvert, a exposé plusieurs fois au Québec, pratiquement dès le début de sa carrière. Il n’était que justice qu’on lui offre, en guise de Sainte-Victoire à faire danser de variations, l’un de nos emblèmes majeurs.

Pertuisot décompose et effrite le rocher, il travaille sa matière à grandes lampées de lumière et de couleurs dans lesquelles les oiseaux semblent s’acharner à ouvrir « méchamment » de « grands trous bleus », comme chez Mallarmé encore (L’Azur).

Si c’est le nom d’un poète qui vient d’abord à la plume, en guise de commentaire, si l’on évoque aussi, à son endroit, les plus grands, les plus enracinés, les plus organiques, les Miron, les Char, si enfin André Breton lui-même est venu accrocher une de ses plus éloquentes rêveries à cette marée calcaire, c’est que son surgissement défie l’entendement, arrache les mots, comme on arrache les larmes, exige de tout regard qu’il se nomme et réponde présent. Breton ne voyait-il pas déjà dans le drapé pétrifié du rocher le visage de Bach, le maître absolu de la variation ?

C’est le temps que sculpte, entre pierre et ciel, le geste inspiré du peintre. Aile et roc, becs et failles, la nature affiche sous son pinceau une puissance qui serait agressive si elle n’était atténuée par son impérieuse indifférence : car ce qui frappe ici, surtout venant d’un artiste qui dans son œuvre récente a peu à peu intégré la figure humaine à ses toiles — groupes d’amis ou guerriers d’antan et d’aujourd’hui — c’est l’absence de tout être humain, comme dans les tableaux de ses débuts. Sans doute peut-on voir là une sorte de retour à l’essentiel tellurique, l’humain étant tout entier désormais dans l’œil grand ouvert que Pertuisot scande du rythme même de l’inventivité, faisant de la vue une musique de vie.

Il y a eu, en art, des peintres d’histoire, souvent d’ailleurs d’assez triste mémoire dans le genre pompier, Thierry Pertuisot, lui, est un peintre de géographie, un arpenteur non pas de paysage, mais de vue. Car ce qu’il feuillette ici surtout, c’est l’incessante énigme de pierre ancrée là qui taraude, excite, fait se reprendre, encore et encore pensées et rêveries.

Travaillé par cette furie d’un voir à redire indéfiniment, son rocher a la vigueur nouée d’un Francis Bacon, mais auquel les siècles ici contemplés, au lieu de répercuter les hurlements d’un pape ou les convulsions d’une viande, auraient apporté une sérénité d’acceptation et d’accueil.

Aussi est-ce une danse, exubérante et joyeuse, qui sous nos yeux s’anime. Les verticales deviennent les lamelles colorées d’un kaléidoscope que déambulant dans la galerie, chacun pourra recomposer, en esprit, presque à son gré. Évoquant une chute immobile, la matière se décompose et s’ouvre sur des béances de ciel et des silhouettes d’oiseau tandis que ses strates deviennent les panneaux d’un polyptyque insoupçonné. Comme si plusieurs tableaux, incompatibles, n’en parvenaient pas moins à créer un ensemble à partir de pièces en quelque sorte rapportées au point même, dans le détail, de jurer. Un grand vent d’imagination créatrice anime l’interactivité vraie que Pertuisot exige du visiteur. Contre tant d’insipidités actuelles, prétendument interactives, l’artiste maintient cette exigence d’une implication active, moins machinale, une réponse plus intime et plus engagée, parce qu’elle reste la plupart du temps tacite et imaginaire, parce qu’elle exige, au fond, une réponse passionnée.

Capturés en plein vol, dans toute leur puissance en piqué, les oiseaux semblent faire exploser le roc, comme si leur descente matérialisait le regard et le phrasé pictural de l’artiste, comme s’ils le représentaient, comme s’ils donnaient, à l’intérieur même des images une caution naturelle à son entreprise. Ainsi le regard, planté dans la diversité des apparences, délite les masses, les recompose, en déploie le spectre tel un précipité de lumière en couches calcaires, et au bout du compte, donne vie à ce qui se montrait violemment inerte. Là où André Breton voyait, en amant de la métaphore et d’une sorte de symbolisme universel, dans « toutes ces stries qui s’organisent, toute cette distribution des couches géologiques (…) la structure de l’édifice culturel humain dans l’étroite intrication de ses parties composantes » (Arcane 17), le peintre représente plutôt, avec vigueur et éloquence, le silence de ces rides de pierre qui dessinent autant de tuyaux d’orgue dont la puissance immobile évoque une musique de vent et d’embruns, de becs et d’ailes, de reflets et d’éclats.

Car décliné ainsi le regard est une conscience en acte. La main dont il commande l’habileté sait faire retentir les voix éclatantes de la couleur et du mouvement. Elle enchante, rallume nos visions trop banalisées, redonne le sacré à nos yeux trop profanes.

Loin des mirages un peu kitsch du 3D et des sortilèges enfantins du virtuel, Thierry Pertuisot nous rappelle que la matière existe et qu’il en va encore de notre humanité de savoir l’entonner dans toute sa force et dans toute sa complexité.


Jean-Pierre Vidal