LE BANC CIGOGNE - JEAN PIERRE POINAS, 2023

LE BANC-CIGOGNE

Avant les cigognes, on abandonnait les livres sur des bancs. La légende veut que l’écrivaine Jeanne Benameur en ait jadis lancé la mode. Puis vinrent les cigognes, petites bibliothèques de rue, parfois installées dans une cabine téléphonique désaffectée. Évolution qui témoigna des bonnes intentions des édiles mais priva les livres de leur existence naturelle, sans domicile fixe.

Piotr avait associé les deux noms pour désigner le banc sur lequel il passait ses journées. Le banc- cigogne était le seul meuble d’un petit square proche de chez lui. Il y trouvait chaque matin, serrés debout les uns contre les autres, deux ou trois ouvrages qui avaient remplacé ceux de la veille. Abandonnés sur un banc, mais dressés comme dans une bibliothèque. Piotr lisait les quatrièmes de couverture, avant de remettre les ouvrages dans l’ordre où il les avaient trouvés. Puis il s’asseyait à l’autre extrémité, croisait les bras et regardait passer les chiens et les gens.

Piotr vivait de la demi-retraite qu’on lui avait accordée après qu’il avait démissionné de son emploi de bibliothécaire dans la banlieue est de Paris. La dernière fiche de prêt qu’il avait remplie portait le titre « Sexualité et bien-être ». Presque tous les ouvrages qu’il prêtait depuis des années portaient le mot « bien-être ». La quasi totalité des lecteurs étaient des lectrices. La plupart d’entre elles repartaient aussitôt après la remise de l’ouvrage. Les grandes tables de la salle de lecture étaient occupées par des vagabonds qui s’endormaient sur leurs avant-bras, leurs mains déployées en éventail autour de leur tête. Leurs chiens d’ours, attachés aux réverbères, aboyaient sous les fenêtres.

Piotr était arrivé dans la ville un mois après sa démission. Il ne fréquentait guère que le petit square et le banc-cigogne. Il ne regardait ni le ciel, ni la terre et ne gagna jamais le boulevard pour se pencher au parapet : il ne s’intéressait pas aux eaux du fleuve. Chaque automne, le platane sous lequel il était assis se rappelait à lui en lâchant des feuilles sur le sol. Alors, il suivait des yeux les racines s’engouffrant sous les boursouflures de l’asphalte. Le soir venu, les feuilles bruissaient sous ses pieds, comme s’il foulait des boules de papier dans une corbeille.

Cette année-là, le Canada prit feu. Il brûla tout l’été. Piotr ne lisait pas les journaux, mais il écoutait une radio d’information continue avec un petit poste à transistor sur lequel il collait une oreille. L’été fut plus intense que d’habitude, mais il n’en souffrit pas. La seule nouveauté fut l’apparition de fauves aux abords de la banlieue pavillonnaire, et la frayeur d’un enfant dans le « centre aéré ».

Un Grec parlait de la forêt de Dadia, à l’extrémité orientale du continent européen. C’est-là que convergent des oiseaux issus des forêts de la Transylvanie et de la mer Noire. Ils nichent dans la canopée des pins géants de la péninsule balkanique. On ne savait pas si les enfants des vautours noirs avaient échappé aux flammes.

Un dimanche matin, Piotr nota que la nuit n’avait engendré que deux livres. L’un d’eux affirmait que chaque personne avait une sexualité particulière. L’autre était en anglais. Piotr lut : « Every work of literary art is, first of all, a series of sounds out of witch arises the meaning » : toute production littéraire est, avant tout, une succession de sons dont le sens se dégage. Piotr dressa les deux ouvrages l’un contre l’autre et se cala, comme d’habitude, sur l’autre extrémité du banc-cigogne. Un bichon maltais passa de gauche à droite, avec une jeune femme aux cheveux noirs. Peu après, un bouvier des Flandres haleta dans l’autre sens, tractant un retraité. Puis, à nouveau de gauche à droite, un chien d’ours avec un homme sans domicile, un jeune couple de rouges de Bavière avec un jeune couple aux cheveux rouges. Deux heures passèrent.

Piotr colla son transistor à son oreille. Il faudra trente-sept milliards d’euros pour déminer l’Ukraine. Piotr parcourut du regard les graviers et le gazon du square. Les Ukrainiens avaient changé de méthode. Piotr ne comprit pas en quoi consistait la première, qui faisait beaucoup de victimes. Peut-être consistait-elle à foncer à travers les mines. La seconde était moins coûteuse en vie, mais plus lente. On risquait de ne pas atteindre la mer d’Azov avant l’hiver. Or, disait le journaliste, il fallait atteindre la mer d’Azov avant l’hiver. Vers 17 heures passa de gauche à droite un chow-chow, avec une femme transgenre. Puis plus rien pendant longtemps. Puis dix sept chow-chow avec avec dix-sept femmes transgenres, pas toutes dans le même sens. C’était peut-être la même qui passait et repassait.

Piotr s’endormit, se réveilla, peut-être quelques minutes plus tard. Le transistor chuintait toujours. Cette année là, les femmes jouaient au foot. Il y avait des gagnantes et des perdantes. Chez les hommes aussi, mais ce n’était pas nouveau. Un gagnant avait pris dans ses mains la tête d’une gagnante et avait embrassé sa bouche.

Piotr ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait posé ses lèvres sur celles d’une femme. Il se rappelait ses débuts dans le football. Il avait bien compris qu’il était interdit d’attraper le ballon avec ses mains, mais il lui avait fallu longtemps pour admettre que le moindre contact, fût-il fortuit, était répréhensible. Dans la cour de l’école, les gamins de l’équipe adverse criaient : « main, main ! », le désignant à la vindicte du moniteur, qui sifflait un coup franc. Alors, c’étaient les gamins de sa propre équipe qui le maudissaient. Piotr ne savait plus si la tête d’une femme avait le même volume qu’un ballon de foot.

Quand vint le moment de rentrer chez lui, Piotr aperçut un morceau de carton, au format d’un marque-page, près du pied du banc. Celui-ci semblait joliment illustré, avec des touches de jaune d’or, des bleus profonds, des carmins, des turquoises, des framboises écrasées. Il y avait des lettres aussi, des capitales Elzévir fines, un peu condensées, à cause de l’étroitesse de la ligne, mais avec élégance. Ce marque-page était tombé d’un livre. Probablement de l’ouvrage anglais, songea Piotr, qui se souvint d’une sensation furtive au moment où il l’avait remis en place. Piotr reprit « THEORIE OF LITERATURE », dont le titre s’affichait en gros caractères sur la tranche. Le livre avait gardé mémoire de son hôte, car il s’ouvrit spontanément, au début du Chapitre Treize. Piotr y glissa le carton et remit tout en ordre, les deux ouvrages serrés l’un contre l’autre au bout du banc-cigogne. Il se ravisa cependant, avec la curiosité soudaine de lire les capitales Elzévir qu’il avait aperçues sur le marque-page. Il rouvrit le livre, lut à voix haute entendit les sons et le message que délivrait le carton jaune, bleu et rouge.

Quelques jours plus tard, deux jeunes filles s’arrêtèrent au coin de la rue M pour observer celui qu’elles appelaient : « l’homme du square ». Il hésitait devant trois interphones attachés à la porte du numéro 3. À cette adresse se trouvait une maison proprette des années 30, qui ressemblait à ses voisines.

Le visiteur se gratta longuement l’oreille gauche, puis pressa le bouton central. Une voix nasillarde questionna :
— Mot de passe ?
—...

La réponse fut inaudible, mais les jeunes fille virent la porte en fer forgé et verre dépoli s’ouvrir, sans doute pilotée par un « groom » automatique. Celle-ci se referma doucement.

Qu’un peintre internationalement reconnu comme Thierry Pertuisot exposât dans un petit appartement privé, de surcroît dans une ville « de province » qui n’était pas même du sud-est, voilà qui pouvait surprendre. Mais le plus étonnant était qu’un ancien fonctionnaire municipal coupé de tout lien social se soit invité dans une « galerie éphémère et privée », avec pour seule légitimité un carton tombé d’un livre abandonné. Certes, ce faux marque page délivrait un mot de passe et, comme on vient de le voir, celui-ci était suffisant pour donner droit. S’agissant de Piotr cependant, la question de la légitimité était secondaire. Plus qu’un ticket d’entrée, le carton était sans aucun doute ce qu’on appelle un signe du destin. Or, comme tous les êtres sans avenir, Piotr avait oublié ce mot depuis longtemps, de même que les deux sons « des... » et « ...tin » dont un sens se dégage.

Piotr avait bien lu. L’exposition comprenait 20 toiles réparties en deux séries :

AUTRES VOLIÈRES et CABINET DE CURIOSITÉS

Chaque soir à 19h, pendant les sept jours qu’elle durerait, on donnerait lecture, respectivement les jours pairs et impairs, de deux nouvelles :

LE BANC-CIGOGNE et LA TOILE VOLÉE

Il était 18 heures. Au premier étage, la porte de l’appartement était grande ouverte. Un homme se tenait dans l’encadrement, dont l’homme du square ne put détailler les traits. Il l’invita à le suivre dans un salon, au centre duquel étaient disposées quatre chaises en quinconce. Une seule était vacante. Chacun des visiteurs regardait la toile qui se trouvait devant lui. L’hôte disparut après avoir invité Piotr à prendre place. Personne ne parlait, le silence était aussi complet que s’il n’y avait eu là que des figures de cire.

La chaise était presque aussi confortable que le banc-cigogne. Un peu moins à dire vrai, parce que le dossier manquait d’inclinaison. Aucun chien ne passa. Piotr n’approcha pas son transistor de son oreille. Il regarda la toile. Elle était sans encadrement, plaquée sur un mur blanc, baignée dans une lumière étale. Au premier coup d’œil, il vit un canard. Un canard sans tête. Le peintre n’avait certainement pas voulu peindre un canard décapité. C’était manifestement un canard qui avait toute sa tête et toutes ses palmes : il nageait. On voyait beaucoup d’eau autour de lui. On en aurait moins vu si le canard avait été au centre. L’artiste avait placé l’animal trop haut pour qu’il lui fût possible de peindre son cou dans son entier. Tant qu’à faire, il aurait même pu faire la tête. Piotr aurait pu dire qu’elle était hors cadre, mais il n’était pas en situation de parler et la toile n’était pas encadrée.

Les canards ont un long cou. Pour le peintre, c’était une circonstance atténuante. Qui n’a jamais commis cette erreur, de commencer un dessin sans anticiper la place nécessaire pour déployer le motif ? Piotr cependant nota que le peintre avait, en quelque sorte, aggravé son cas, en privant son sujet de sa queue. Il aurait suffit de le placer quelques centimètres plus bas pour que la queue, au moins, soit sauvée.

Ce canard sans queue ni tête barbotait dans l’eau, sans que Piotr puisse voir ni savoir s’il se rendait quelque part. Ce qu’il voyait en revanche, c’était le reflet de la tête et du cou. Piotr nota que les seuls organes dont le peintre nous donnait à voir les reflets étaient ceux qu’il n’avaient pas pu nous donner à voir directement. Il s’abîma très longtemps dans l’observation de ce reflet. Le peintre avait-il voulu, en dépit du flou et du bougé qui entachent tout reflet, nous renseigner le mieux possible sur ce qui nous était dérobé ? Un moyen d’y parvenir était de considérer la seule partie du canard qu’on voyait deux fois : le segment inférieur du cou apparaissait à la fois en haut et en bas, en vrai et en reflet ou, si l’on peut dire, dans l’air et dans l’eau. Or, la perte de définition était assez faible. Dans l’eau, les touches noires bavaient un peu. Ce que le reflet indiquait de la tête, c’est qu’elle était tâchée de plumes jaunes. L’œil luisait. Le bec gondolait un peu, comme le nez d’un clown inquiétant, ambigu et comique — mais il est difficile d’être pris au sérieux quand on a la tête en bas.

Piotr songea que le canard aurait pu voir son propre reflet, s’il s’était penché. Il aurait vu alors la seule partie de lui-même qu’il ne pouvait voir directement. Les canards peuvent tordre leur cou dans tous les sens, comme on peut le voir quand ils cherchent des parasites dans leur plumage. Mais la seule chose qu’ils ne peuvent atteindre ni voir, c’est exactement ce que Piotr lui-même ne pouvait atteindre ni voir — la tête et le col, parce que le peintre les avaient laissés hors cadre. Mais, de cette manière, il avait donné à Piotr une intuition unique de ce que c’est que d’être un canard, et de la conscience que celui-ci peut avoir de lui-même. Piotr ne songea pas, —tout au moins à ce moment — qu’il partageait lui-même la condition scopique du canard : pas plus que ce volatile amphibie, il ne pouvait voir son propre visage sans le truchement d’un reflet, alors qu’il pouvait observer presque toutes les parties de son propre corps comme des objets.

Pendant ce temps, aucun chien n’était passé. Piotr n’avait pas écouté les infos. Personne n’avait bougé. Lui-même n’en ressentait pas le besoin. Bien qu’immobile – ce à quoi il était habitué – il était en mouvement. Toutes les molécules de son corps étaient en mouvement. Il était désormais immergé dans la houle infiniment précautionneuse où le canard parvenait à exister sans aller nulle part. Immergé, en voie de dissolution dans une infinité de particules frémissantes. Au-dessus de la ligne de flottaison, Piotr ne cherchait plus à distinguer l’eau des plumes, quoique celles-ci fussent éblouies de jaunes et marbrées de noirs. Ces touches de soleil et d’ombres se mêlaient avec langueur aux longues langues gris bleus et violettes qui faisaient danser l’eau avec lenteur. C’était avec une extrême délicatesse, comme s’il s’en était excusé, que le canard se mouvait dans une masse aqueuse dont seule la manière de bouger le différenciait, lui mû par un frisson secret et vaguement indifférent, elle par sa propre respiration houleuse, dans laquelle entrait à la fois une méditation sur la gravité universelle et la vocation d’accueillir l’infinie gestation du vivant.

Dans la moitié inférieure du tableau, le peintre avait donné à voir ce que l’eau peut nous révéler quand on cesse de regarder sa surface, dès lors qu’on traverse le tain de son miroir changeant pour descendre dans ses profondeurs. Les pécheurs savent cela, qu’on peut régler son œil, comme un appareil photo, sur des profondeurs de champ variables, jusqu’à percevoir des poissons qui se cachent entre deux eaux.

Le monde aérien s’était abîmé dans ces profondeurs avec des délices d’ondoiements. Toute une palette se formait en alvéoles ourlées de nacre enjôlant des jaunes volés aux plumes et des inventions de saphir et d’émeraudes. Il était impossible de fixer des yeux aucune de ces alvéoles, bien que celles-ci fussent à l’évidence immobiles sous le vernis de la peinture. Il fallait que l’œil de Piotr aille de l’une à l’autre sans cesse.

C’était assez étrange que ce canard fût là sans être là, avec sa tête ailleurs et son indifférence à son propre reflet. Piotr lui-même était dissous dans cette masse aqueuse, où il n’importait plus que tel ou tel être parût, encore moins cherchât à conforter son existence en exhibant son apparence et le reflet de son apparence, voire se targuer de la conscience qu’il en avait. Piotr maintenant se foutait pas mal du décentrement du canard, sa propre existence avait pris une telle ampleur qu’elle se confondait avec l’infini d’une agitation immobile, celle d’une houle s’agitant pour elle-même comme une respiration dans la mouvance ludique de la lumière. La présence-absence du canard semblait anecdotique. Les couleurs se juxtaposaient pour engendrer de pures sensations et il n’était pas nécessaire qu’elles produisent un sens univoque, comme il arrive des sons quand ils se succèdent dans un livre qu’on lit à voix haute, avec l’intention parfois dérisoire de dire quelque chose. Pourtant, cette toile devait quelque chose à sa part figurative. Il n’était pas indifférent que le voisinage des couleurs consente à désigner un canard. C’était peut-être cela, le job de cette bestiole facétieuse dont les musiciens empruntent le nom pour désigner les fausses notes : la fonction clin d’œil de ce motif à demi-esquivé était peut-être de nous montrer cette zone irisée entre l’élément pur et l’organique, entre l’individu et la matrice du vivant. Après tant d’années d’attention diffuse et d’oisiveté morose, Piotr venait d’entrer dans la jubilation de l’être.

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