Jean-Pierre VIDAL (2004)

Itinéraires croisés, le temps d'un paysage THIERRY PERTUISOT

Texte de Jean-Pierre Vidal Le ciel basculé

Toute structure ou toute autre forme de réalité sensible qui se déploie visiblement à partir d'une dualité quelconque pose également, par le fait même, une troisième instance: le rapport qui unit les deux éléments. Peu importe que ce rapport soit institué dés le départ, comme une consigne, ou qu'il s'impose peu à peu dans l'émergence progressive de l'œuvre ou de la performance, tout rapport est dialectique, si l'on entend par dialectique la dynamique spécifique qui naît de deux entités mises en regard et en interaction. Cette dynamique peut prendre la forme d'ume opposition, d'une inclusion, d'une inversion ou d'une extension, entre autres.

La résidence de Thierry Pertuisot, artiste français habitué des expositions au Québec, s'est traduite, tout naturellement, dirait-on, par la production de toiles qui fonctionnent comme des pièges. Dans une série d'images faites de deux formes manifestement adverses et complémentaires, s'impose en effet um rapport qu'il faut bien qualifier de paysager, puisque le bleu et le brun soutaché de blanc et de gris qui s'entrelacent sur la toile font irrésistiblement penser à une carte géographique (reliefs bruns ponctués, comme «enneigés», de blanc, et surfaces bleues de l'eau) ou à ce qui s'en rapproche le plus, c'est-à-dire une vue aérienne, comme œlle qu'on peut voir d'un avion, par exemple — c'est le côté biographique de la chose—le Canada vu du ciel. Mais œs pseudo terres enneigées trouées de lacs d'un bleu d'autant plus artificiel que, vu de plus près, il s'avère fait de...tissu (ô Marcel Duchamp !), sont prises dans une succession qui très vite inquiète le regard. Le faux Canada n'était en effet éventuellement «reconnaissable» que par la prévalence, dans l'espace cadré de la toile, de faux lacs et de faux arpents de neige. Il s'agissait, en quelque sorte, d'un effet d'échelle — une vue«rapprochée—, car rien dans la forme générale des «terres» n'évoquait le Canada. Mais quand le spectateur se livre à la durée, soit en contemplant quelque temps une seule toile, soit en parcourant la succession de l'ensemble, de véritables anamorphoses lui sautent, en quelque sorte, aux yeux: voici une fausse Grèce, un semblant d'Italie, une Amérique du Nord écrasée comme dans ces cartes archaïques ou la maladresse du trait disait l'imperfection de la connaissance. Pris d'une véritable frénésie de reconnaissance, comme s'il était aux prises avec un test de Rorschach qui n'ose pas dire son nom, le regard vacille, s'ébroue, prend ses aises. Et se retrouve vite devant la liberté presque insoutenable de ce qu'il est fondamentalement: une opinion, un choix, une manière de préjugé. Car fait de discernements en forme d'habitudes, tissé de projections et tenaillé d'inconscient, tout regard donne forme au regardeur et le fait apparaître dans le moment même où il croit se perdre dans sa vision.

C'est ce qu'avaient déjà compris les Grecs pour qui voir c'était aussi, du même coup, être vu. Mieux encore, pour eux, dans cette réciprocité proprement dialectique du regard, quiconque était capable de discerner se trouvait, par le fait même, distingué lui-même: c'est œ que dit le verbe grec d'où nous avons tiré notre «théorie», dans son double sens, en français, d'outil de discernement et de...succession, procession. Ainsi les Grecs établissaient ils un lien entre voir et...représenter sa cité, comme spectateur, aux jeux olympiques ! Incidemment, le discernement lié à la représentation, dans tous les sens du terme, est au fondement même de la démocratie grecque. Notre «société du spectacle» qui conjugue idolâtrie et irresponsabilité, massification et égotisme, aurait tout intérêt à se pencher de temps en temps sur cette leçon historique.

La leçon de Pertuisot est, elle aussi, on le voit, politique dans la mesure où elle montre, dans l'ironie d'une remise en cause, la responsabilité de tout regard. Car ce regard qui se laisse inévitablement envahir par des chimères ou des souvenirs, il se découvre à la fois fait de tous (la mémoire des cartes et de façon plus générale cette pédagogie insidieuse du voir que représente l'ensemble des représentations qui font tenir ensemble une société) et livré à lui-même dans la cérémonie du sens qu'ordonne non seulement toute exposition à la vue mais surtout toute succession d'images. Dans celle que forment les quatre grandes toiles de Pertuisot, le bleu, en effet, gagne d'une toile à l'autre, ou, au contraire, si l'on a entrepris de faire le tour de l'exposition en sens inverse, son aire rétrécit, comme si ce que l'on pense être des trouées s'agrandissaient comme si ce que l'on veut identifier à l'eau prenait progressivement plus ou moins d'espace. Comme cette transformation — qui est, en réalité, dans l'œil et le parcours du spectateur—touche réciproquement le brun-blanc et que l'artiste vous attend au tournant pour vous dire que cette eau, c'est peut-être un ciel et que le regard que vous imaginiez—encore l'effet “carte”—en plongée, eh bien il vous faut peut-être le penser comme une contre-plongée, vous voilà renvoyé à votre arbitraire. Et la question qui se pose, dès lors, à ce regard «réaliste», c'est celle de l'orientation de l'appareil optique, de toute façon imaginaire, car qu'on imagine un œil ou toute autre appareil que le cadrage rectangulaire des toiles implique, cet angle de vue, vertical, sera toujours en contradiction-combinaison avec celui, résolument horizontal, du visiteur de l'exposition.

Mieux encore, les quatre grandes toiles de couleur qui se font face deux à deux sont séparées par le troisième mur de la salle où pend un gigantesque dessin sur toile brute, donc dans des tons uniformes de beige, où l'œil ne peut faire autrement que de voir des hameaux, des banlieues, des boisés, un paysage et non plus des «cartes». L'angle de présentation de ces agglomérations est tel que deux improbables obliques l'ordonnent, contradictoires, comme si à une plongée succédait, dans le même plan, une contre plongée, ou comme si des échelles différentes affolaient la perspective. Cette vision centrale est donc feuilletée en un double pli : dans son espace propre et par rapport à l'ensemble de l'exposition.

On ne saurait mieux dire que l'espace est, par nature, critique et que ce que nous appelons le réel n'est jamais qu'un ensemble d'anamorphoses résolues. Selon le bon vouloir, le destin ou l'accident d'un œil toujours injustifié mais aussi toujours responsable.

Déjouer le plus tenace des réalismes, celui des conventions qui superposent à la réalité, foncièrement incertaine, des caches et des œillères rassurants que l'on finit par prendre «tout naturellement» pour elle, tel semble bien être le projet des «itinéraires croisés, le temps d'un paysage» dont Thierry Pertuisot titre sa résidence et son exposition à Espace Virtuel. Au fond, rien n'aura été donné à voir que le voir, un voir fait de virtualité et d'interactivité véritables qui ne doivent rien aux gadgets informatiques dont on croit un peu vite les faire inévitablement dépendre. Un voir fondamentalement en crise, tel, bien sûr, que la pratique de Pertuisot le suscite et le piège, sous le haut patronage de Borgès (relançant Korzybski, le pére de la «sémantique générale») pour qui, on le sait, “la carte n'est pas le territoire”.



Jean-Pierre VIDAL