Bernard WEBER (1994)

10 heures du matin, dans l’atelier du peintre…

Les voici
sorties des Limbes où elles séjournaient
faces retournées
acheminées de leurs docks
vers la lumière du matin,
prêtes à l’embarquement…

Ce sont grand-voiles, grands pavois de toile écrue : un lin probe et de grain dru.
Tendus, rigides, pour que rien ne vînt en émouvoir
la surface qui ne fût le jour strict et lavé traversant les verrières.
Alors, sourd comme une rumeur maritime ;
de celles qu’enfants, par jeu, l’on allait puiser aux creux des conques.
Et, devant l’affalement des couleurs,
brusquement abattues par vagues déferlantes
ou ressac et gerbes,
s’annonce, au lointain, l’ébauche indécise des grands vaisseaux d’illusion :
vieux gréements du Théâtre. Leur haute mer,
et la houle et le vent aux approches de la terre
-Terra incoginta- qu’on a fait descendre,
au bout des guindes, du ciel obscur des cintres.
Et, quand vient à se lever l’Aquilon,
quand surgit la bourrasque qui fit verser la barque de Don Juan,
alors elles fasseyent sous les assauts colorées de l’air moirées de sinople ou d’azur,
de gueules, de pourpres ou d’or,
de l’héraldique du désir.

Du naufrage des apparences
subsistent quelques semblants d’épaves espars et bois flottés,
dérivant aux flux des hasards, de tumultes.

A la côte drossée, sur les sables échoué
Ulisse, Sinbad ou le peintre ou Juan
Dépouillé, nu, tout souillé de saumûre
recouvre et les sens et l’arc des couleurs…
Des pas de lavandiéres, une balle d’or,
des draps, des linges, des ballots qu’on mène à la fontaine…
Nausicaa, peut-être ? Charlotte ou Mathurine ?
Je ne sais pas. Je ne sais qui l’invite,
fille Royale dansant parmi les gemmes
auprès du feu, plus tard à la vesprée,
pour fêter le retour des grands récits, les lumières de l’épos et dans les yeux aveugles de l’aède.
La nostalgie des sensations.


Bernard WEBER, 1998