LA GARDE BARRIÈRE - JEAN PIERRE POINAS, 2023

LA GARDE BARRIÈRE

in memoriam sororis

(et mon plaisir, dit-il, est dans cette couleur jaune) Saint-John Perse, Anabase

Marie-Catherine feint de ne pas l’avoir remarquée, fixant son regard sur Piia, qui s’affaire autour de la plaque de cuisson. Son hôtesse s’assied en face d’elle, déposant une théière en terre cuite sur la tablette rabattue. Selon les mouvements de son visage, la toile apparaît et disparaît au fond du mobilhome. Piia peut-elle ignorer que sa visiteuse l’a reconnue au premier coup d’œil, puisque le grand public lui- même l’a vue mille fois depuis... sa disparition ?

Marie-Catherine regarde le visage de Piia, derrière lequel le mobilhome file comme un couloir jusqu’à la toile. Dans une demi-pénombre, celle-ci luit de sa propre lumière, avec l’insolence fatale de ses couleurs. C’est un peu comme si elle produisait elle-même la lumière dont on l’a privée en l’enlevant aux faisceaux de la galerie.

Marie-Catherine préfère la piscine du camping. Elle y vient régulièrement après ses consultations, avec un sac contenant maillot, serviette et bonnet. La première fois que Piia l’a rencontrée, c’était près du bloc sanitaire. Elle a deviné une fatigue propre aux gens qui travaillent, des miasmes à dissoudre dans l’eau chlorée.

— J’ai été maître-nageur, a dit simplement la doctoresse

— J’habite ici, a répondu Piia avec une pointe de fierté, comme si l’habitat était une fonction sociale. Toutes deux ont gravi le marchepied. C’était au début du mois de juin.

Marie-Catherine revient après ses vacances. Rien n’a changé dans le mobilhome sauf, bien sûr, le mur du fond. Elle réprime un sursaut. Oui, elle veut bien une tasse de thé. Elle parle d’un ton trop enjoué, interroge, hésite parfois, à la recherche d’un mot plus juste. Elle se souvient du fenestron – obstrué d’un entrelacs de branches – que la toile recouvre désormais. Elle ne dit rien, ni du fenestron ni de la toile.

Piia a été métreur. Enfin, elle a travaillé pour un métreur. Disons : chez un métreur. Combien de temps, demande Marie-Catherine. Maintenant Piia évoque les clés d’accord, les pinces à nerfs : un vieux monsieur lui a appris à accorder les pianos. Un demi-queue, un jour, on lui a confié. Son visage reçoit la lumière par la fenêtre du coin cuisine. Pommette, œil, nez, grain de beauté. Épiphanie d’une servante de Vermeer, timide, au vertige d’un triomphe possible. Piia a été relieuse. Elle a aimé les papiers de garde marbrés, l’enroulage des tranchefils.

Combien de métiers, combien de tranches de vie ? Marie-Catherine ne regarde pas la toile, qui entre dans son champ de vision par le côté gauche. Celle-ci déchire la pénombre, surtout ses aplats de jaune marouflés dans lesquels elle chercherait vainement des indications sur des choses qu’elle a l’habitude de voir. Ces grandes nappes de photons imposent la géographie d’une pure étendue repoussant, ou recouvrant des îlots de motifs textiles et d’accessoires de passementerie : des câblés, des embrasses, des glands, des choses qu’on a déjà vues, ailleurs et autrement, dont le peintre révèle les matières de coton, lin, jute ou chanvre, origine forcément naturelle de ces objets raffinés et dérisoires, retournés, exilés de leur fonction. Des lignes droites, verticales pour la plupart, interrompent le déploiement de ces motifs, multipliant les fragments d’espace comme autant de tableaux mitoyens dans lesquels les mêmes motifs recomposent de nouvelles harmoniques. Tout se poursuit hors cadre, dans l’infini de l’espace où le même chaos se recompose indéfiniment, abolissant l’ordre des choses dans une beauté qui met en déroute l’intelligence ordinaire.

Tout en haut, deux motifs convoquent l’œil et Marie-Catherine doit lutter de toutes ses forces contre leur attraction. En vérité, ce sont assez clairement deux yeux d’épervier, à l’évidence deux fois le même, mais agencés dans une fausse distance pupillaire qui rend improbable la possibilité d’un regard. À moins qu’elle ne suggérât une diplopie constitutive de cette peinture, voire une multiplopie ontologique : une vision multiple sauvant l’être du monde en faisant jaillir une beauté inédite de ses fragments. Alors Piia et Marie-Catherine pourraient survivre à l’effondrement du paysage : ce qu’on embrassait du regard, depuis l’éminence d’une colline, dans les vallons, les bosquets, les ruisseaux, les ombres vertes au creux des arbres. Ce monde que Dieu accordait à notre toute-puissance. Pour ceux qui n’avaient pas encore compris, les peintres ajoutaient des joueurs de fifre et des bergères au sein de lait.

Marie-Catherine pourrait se décaler sur la gauche, pour que la peinture s’offre à son regard. Mais une toile volée peut-elle s’offrir au regard ? Aucune toile ne s’offre à personne, songe-t-elle, sans quitter Piia des yeux. N’est-ce pas parce que les peintures se refusent à eux que les collectionneurs les payent si cher ?

Elle s’accroche aux récits de Piia, elle a besoin de nouveaux épisodes : la traversée du Gulf Stream, le trip de l’ayahuasca au Brésil, la démission de l’école d’infirmière, le service de nuit des aides-soignantes à l’hôpital psychiatrique. Piia sert une deuxième tasse de thé. Elle parle du métier qu’elle a eu. Un métier à tisser grand format, avec barres de lisses et barres rotatives. Des peignes, des ciseaux, un couteau à crochet... C’est à ce moment-là que Marie-Catherine comprend : ce « deux fois un œil » est la clé de la toile, la tragédie du regard. Il faut sauver le soldat monde. Elle songe aux animaux dont les yeux, séparés par le volume de la tête, envoient à leur cerveau des images sans partie commune. Comment l’oiseau fait-il paysage, lui dont nous le croyons maître ? Comment se fait la synthèse des sensations dont nous croyons faire un monde ? Les tranches de vie de Piia se suivent comme des nouvelles dans un recueil. Chacune aurait pu se poursuivre, faire parcours, biographie, roman, destin. D’où viennent les scansions, les fractures, les ruptures, le sans-suite ? Où se cache la violence de la servante de Vermeer dans son double miroir d’arrogance et de timidité ? Marie-Catherine est à la fois dans le regard de Piia et dans la toile que celle-ci a volée pour faire univers de ses fragments.

Piia connaît l’usage des torches à flammes rouges, des drapeaux, des bâtons lumineux. Pourtant, elle n’a jamais eu à s’en servir. Presque tous les trains passent à l’heure. Garde-barrière ! Le chemin de fer coupe l’espace : infini au nord de la ligne, comme au sud. Entre ces deux infinis, une bande de ballast court à perte de vue. Les trains sont si peu nombreux que Piia peut rester assise pendant des heures, sur une chaise paillée, entre les rails. De là, elle cherche infiniment le point de jonction des parallèles que lui dérobe un virage hérissé de graminées. L’espace entre deux lignes peut-il se satisfaire de l’infini qu’on lui concède dans l’étroitesse des voies ?

Trois fois par jour, dont l’une à 5 h 07, une cloche sonne. Piia sort de la petite maison de brique, comme si le cosmos la convoquait au devoir d’assurer l’équilibre des planètes et la survie des êtres trémulant sur les boggies. La manivelle tourne comme un moulin à prières. Le silence revient une seconde après, comme si rien, jamais rien n’avait eu lieu.

Deux fils électriques rayent le ciel, qui se poursuit identique à lui-même de part et d’autre. Parfois, l’un d’eux semble couper un nuage, dont les deux moitiés voisinent en feignant de s’ignorer. Ainsi la maison de brique, les prés jaunis par la sécheresse, le ciel bleu et les nuages forment autant de plans indépendants, dont chacun totalise une intensité d’être qu’il doit à sa propre scansion. On peut survivre au paysage.

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Jean-Pierre Poinas pour Thierry Pertuisot