Mo GOURMELON (1993)

Enfouir - Mo GOURMELON (1993) Thierry Pertuisot prône des temps d’arrêts dans la nature et reconsidère le paysage. En regard de nos habitudes, qui cadrent uniformément des points de vue donnés, vidés de leur substance - et ne résistant pas longtemps aux stéréotypes - il fouille véntablement par le dessin, le paysage et réinstaure un regard appuyé. L’habitude de réagir à des signes constitués nous a fait perdre l’attention à accorder au référent. La véritable saisie s’est étiolée dans le bref aperçu. L’artiste, comme par réaction ou plus simplement par engouement personnel, exécute de nombreux croquis d’observations d’après motifs. C’est un acte de discernement, proprement dit, capable d’enregistrer les rapports de formes. Ils sont conservés dans des carnets, où ils acquièrent immédiatement, pour l’artiste, un statut d’images. Un nouveau regard, distancé, se pose ultérieurement sur elles. Pas question de se laisser mener par ses impressions premières, et d’exécuter ses peintures sur le vif, dans l’environnement précis de la capture, de l’extraction. Le dessin est un premier enregistrement, sur lequel l’artiste revient. Il est attiré d’emblée, mais pas exclusivement, par des éléments végétaux, dont le caractère noueux, permet à la fois de traiter les formes par linéaments et linéatures, dans un souci permanent de fine approche. Les images obtenues, réservoir extensible à volonté, conservent, malgré tout, une possible réversibilité A tout moment, le rapport direct avec le motif doit pouvoir se perdre, pour accéder au coeur du dessin. Le choix des croquis, finalement retenus, en dépend. L’artiste leur administre alors une translation sur toile, où ils sont repositionnés et reconsidérés. Ils ont atteint un tel état de purification, qu’ils ne sont plus interchangeables et peuvent être reliés entre eux. Une première étape de ce travail a lieu, justement, dans ses carnets. Des rassemblements d’images s’opèrent sur les pages, chronologiquement, pourrait-on dire. Ils induisent des organisations souvent conservoes dans les peintures. En effet, les croquis ne sont pas ordonnés selon des considérations thématiques mais s’égrènent au gré de ses déplacements. L’attention fouillée de ses observations, par force d’entraînement, acquiert la capacité à créer des phénomènes particuliers, sans même la volonté de les modifier, de les outrepasser dans un premier temps. Son implication à la source des images est essentielle. Dans une série intitulée Itinéraires (1992), il a retenu des éléments tels que des pylônes, des bosquets, des bâtisses... observés sur le bord de la route, au cours d’un trajet quotidiennement effectué, entre son atelier et son domicile, parcours soi-disant de transition entre « l’élaboration du travail et la sortie du travail », comme s’il était possible de traduire une vie en séquences disjointes. Ces apparitions réqulières sont devenues des balises, capables de le situer à la fois dans le temps et l’espace, des évaluations de plus en plus affinées de sa situation par rapport à son point de destination. Dessin et vigilance ne peuvent être qu’alors directement liés. Seule une fréquentation réqulière permet une telle promiscuité, une telle familiarité. Au lieu de se contenter de circuler en automobile, il s’est approché de ces lieux traversés, les a redécouverts par le dessin, et y a exercé son emprise. L’artiste, dans une certaine mesure, semble déplorer le rapport d’exclusion que nous entretenons avec la nature, alors qu’originellement nous en faisions complètement partie. L’acte de contemplation renoue ce lien. Ses travaux tiennent du relevé, et plus que de simples repérages, le gratifient d’une participation active. Les dessins sont alors conservés sur papier - leur support d’origine -, marouflés sur toile et peints. Le trait ne suffit pas en effet à prendre une position effective dans le réel. La peinture redouble l’ancrage, renforce la capture. Les couleurs travaillées par l’artiste lui-même sont étalées comme des constituants minéraux recouvrant du végétal. Elles sont appliquées en jus. La base de silice contribue à cet aspect translucide recherché, comme un voile. Avant de conserver leur support d’origine, les dessins ont été refaçonnés sur les toiles à partir des croquis décisifs. Avec le temps, il s’est avéré que ce n’était pas une bonne solution. Une perte dans la reprise était inévitable, induisant un enjolivement inutile, et un certain maniérisme tout aussi superflu, gommant pratiquement l’acquis du trait incisif, retenu entre deux vibrations. De plus en plus, les tracés conservent donc leur caractère direct, offensif. Avec le recours à la plume, le papier doit résister au trait. Des griffures apparaissent, ordonnances de vitalité. Les dessins gardent mieux cet aspect intempestif. I1 ne s’agit plus pour l’artiste de les insérer, mais de progressivement les enfouir plus ou moins volontairement, dans ses peintures. Ils sont alors combinés à des huiles, ou des blancs de remplissage. L’aspect jouissif de la matière pourtant appliquée en couche infime est retrouvé, en même temps que le plaisir de la couleur. Le report transfiguré en enfouissement, repousse le dessin par un phénomène optique inversé, par rapport à l’exécution. De plus, le dessin réinjecté dans une globalité, retrace un des principes de la nature. Dans le paysage quelque chose nous échappe constamment, tout n’est qu’enchevêtrement, lutte pour l’existence, acquise à force de persistance. Dans la peinture les éléments de départ, déterminants, sont comme reléqués au second plan, et doivent être retrouvés par l’acuité de notre attention. Thierry Pertuisot désire résister à l’automatisme de la vision, à un enregistrement visuel trop systématique, mené sans discernement, que l’on a tendance désormais à attribuer, exclusivement, et à tort, aux clichés photographiques. Voir ne serait plus simplement regarder mais parcourir du regard. Comme dans les textes de Peter Handke, les terres inconnues ne naissent que du regard. « Comme s’il y avait quelqu’un à son pied, un regard monte dans le branchage d’un platane, contemple les innombrables boules de semence au balancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d’un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvoes de soleil d’un joune profond qui oscillent... (1). De son côté, la peinture mène dessin et couleur par étapes. Elle retient aussi le fugace et s’alimente par le rebondissement d’une image con,cue qui en appelle une autre, et par la vibration d’une couleur qui se développe dans la toile suivante. Mo Gourmelon (1) Peter Handke, L:Absence, Gallimard, Pans, 1991.